Il reste dans ce pays deux usines fabricant de l’aluminium. L’une est située à Saint Jean de Maurienne en Savoie, l’autre à Dunkerque.
Historique, puisque née en 1905, au moment où d’audacieux industriels se mirent à utiliser l’énergie des chutes d’eau pour développer l’industrie, celle de Saint Jean de Maurienne a survécu aux grandes mutations du siècle écoulé, essentiellement parce qu’un laboratoire de recherches y était annexé. L’autre située à Dunkerque, utilisant la proximité d’un port, servant à sécuriser l’apport en matières premières et bénéficiant de la proximité d’une centrale nucléaire, est plus récente, mais de même génération. A elles deux, elles produisent 400 000 tonnes de ce métal stratégique qu’est l’aluminium, le quart en Maurienne, le reste dans le Nord, alors que la consommation française tourne autour des 700 000 tonnes.
Deux histoires différentes donc, mais, peut-être, et dans les jours qui viennent, une même fin. Tragique, absurde et lamentable. Une histoire qui se construit dans le secret et le silence de cabinets ministériels où, énarques et comptables, imaginent et concoctent tant de mauvais coups qui, au nom dont ne sait quelle « rationalité » détruisent plus qu’ils ne bâtissent.
Je vais donc vous évoquer un « scénario catastrophe ».
Le premier février 2013, (peut-être ce sera dès février 2012, car il faut savoir anticiper lorsqu’on est un industriel moderne !) le groupe Rio Tinto Alcan, faute d’un accord avec EDF concernant le prix de l’énergie, annonce la fermeture de l’usine d’aluminium de Saint Jean de Maurienne. Celle-ci, après avoir comptabilisé plus de 700 emplois en 2008, licencie les derniers cinq cents travailleurs qui avaient survécu ou résisté aux précédentes suppressions de postes de 2009 et 2010. C’est un traumatisme pour toute la vallée de la Maurienne, pourtant berceau de l’électricité. Elle voit ainsi, emplois directs et indirects compris, son potentiel d’emplois dédié à l’industrie ou en dépendant, diminuer de près de 3000 unités. Aussitôt résonne, dans la vallée, le chœur des pleureuses, d’autant plus fort que les élections approchent et qu’il faut faire bonne figure et tenter de détourner l’attention. Bien sûr, on évoquera l’imminence du chantier du Lyon-Turin ; les perspectives du tourisme, l’on bâtira des plans de reconversion avec des millions à la clé, comme autant de mirages. Les plus réalistes et les plus lucides se réfugieront dans le mutisme ou les évocations historiques de la splendeur industrielle passée et s’imagineront une retraite au pied des vieux murs noircis.
La vallée de la Maurienne pourra-t-elle s’en remettre ? Sans doute, mais aux prix de quels efforts. Mais peut-être n’est-ce pas là le plus grave.
Dans la foulée, le LRF (Laboratoire de Recherches et de Fabrication), ne pouvant plus mettre en musique, le lien existant entre recherche, recherche appliquée et fabrications, ferme, à son tour, ses portes, entrainant dans sa chute le laboratoire de Voreppe. Les dossiers, les brevets, les projets de ces deux unités sont dispersés et transférés au Canada, en Australie ou en Afrique du Sud.
Quatre ans plus tard, au début de l’année 2017, l’usine de Dunkerque, toujours pour les mêmes raisons énergétiques, mais aussi parce qu’économiquement il n’y a plus une véritable « masse critique » pour constituer une véritable « filière aluminium » française, voire européenne, à son tour, se restructure, ferme ses portes et licencie le millier d’opérateurs présents sur le site, enterrant du même coup les savoir-faire et une longue épopée industrielle commencée, il y a plus d’une centaine d’années.
Trois ans plus tard, aux environs de 2020, la France toujours engagée dans une industrie aéronautique plutôt dynamique, ne réussit plus à trouver d’aluminium sur le marché mondial pour construire ses Airbus. Il est trop cher aux Etats-Unis, chez Alcoa, qui privilégie Boeing. Il est aussi trop cher au Canada, chez Rio Tinto Alcan qui continue son jeu de spéculation sur les produits et les matières premières. Il est de trop mauvaise qualité chez les Russes de Rusal et chez les Chinois. Du coup, c’est le drame chez nos avionneurs. C’est aussi le drame dans toute l’aéronautique, chez les constructeurs automobiles et dans de nombreux secteurs de l’industrie de pointe. Et pourtant, plus de 80 % des cuves électrolytiques, destinées à la fabrication de l’aluminium et installées dans le monde auront été conçues et pensées à Saint Jean de Maurienne.
En fait, ce scénario catastrophe a déjà commencé. Très exactement, en fin d’année 2010, lorsque le groupe Rio Tinto Alcan a annoncé la suppression de 320 emplois en France dont 179 en Maurienne et qu’il a vendu toutes ses unités jugées non stratégiques.
Rien ne permet de dire, aujourd’hui, qu’il ne sera pas suivi. D’autant que la discussion entre EDF et Rio Tinto Alcan, concernant le prix de l’électricité n’avance pas à force d’arguties et de faux arguments dans un monde où l’énergie devient la mesure de tout développement, où la crise n’épargne personne et le nucléaire est remis en question.
Le premier janvier 2008, Nicolas Sarkozy, Président de la République, lors d’une grande conférence de presse avait pourtant affirmé : « J’ai encore au travers de la gorge Péchiney ». Et nous donc. Et les trois mille mauriennais et savoyards, désormais sur le carreau.
Et pourtant depuis, ces derniers mois, les cris de révolte, les appels au secours, à la raison n’ont pas manqué. Manifestations et interpellations des politiques se sont poursuivies. En vain. Ministre de l’Industrie, Premier Ministre, Président de la République ont été interrogés, interpellés par les élus locaux, les parlementaires de tous bords.
En réponse, rien … Si, juste un peu de compassion.
Mais en réalité, la Maurienne et la Savoie n’ont pas besoin de compassion, mais d’un projet industriel et de vraies perspectives.
En fait, la solution à ce problème, l’antidote au « scénario catastrophe » annoncé existent. Il suffit que l’Etat réunisse autour de la table EDF, dont il est actionnaire à 85 % et le groupe Rio Tinto Alcan, qui y est prêt, et que sous son autorité se construise un contrat « donnant-donnant », « gagnant-gagnant » dans lequel EDF s’engagerait à fournir à Rio Tinto Alcan, une énergie à un coût économiquement acceptable et que ce groupe, en contrepartie, s’engagerait à investir en France, à y maintenir ses emplois. Un montage que les Canadiens ont imaginé construit, contrepartie habile de l’OPA habile de Rio Tinto sur Alcan. Loin de la politique spectacle, loin des théories, loin des présidentielles et pourtant si près, il y a là matière à sauvegarder une industrie vitale pour la France, et fondamentale pour son avenir.
Il faut juste un peu de bon sens, de courage politique, de vision à moyen terme et de volontarisme.
Ainsi on pourrait éviter le « tsunami économique » qui barre l’horizon.
Il est encore temps.
Le 20 décembre 2011
Roger FAVIER
Roger FAVIER est Maire de la commune de Le Châtel, voisine du site de Saint Jean de Maurienne et Vice-Président, chargé du développement économique de la Communauté de Communes de « Cœur de Maurienne ».